"Je me souviens que ma mère m'avait dit d'aller chercher du pain chez ma soeur.J'ai marché jusque chez elle,dans les quartiers du port.Elle m'a fait attendre dans l'entrée et c'est là que j'ai vu Antonio qui venait lui rendre visite.C'etait sa belle soeur.Elle nous a présentés.Ca a été très vite.Je ne suis pas restée,je suis rentrée."
J'etais assise dans la cuisine.Ma grand mère installée face à moi: "tu as goûté?".Je souriais:"non mamie".Je n'etais plus une enfant,mais dans ses yeux, si.Nous aurions peut-être été plus à l'aise dans le salon.Mais c'est surtout dans cette petite pièce toujours impeccablement rangée que nous aimions discuter,devant nos tasses,une boîte de gateaux en aluminium et le sucrier.
Elle me parlait de sa vie à Oran,et lorsque nous abordions ce sujet,toutes ses émotions passaient dans le bleu de ses yeux,si clairs,comme encore imprégnés de la lumière du soleil d'Algérie.Je me souviens aussi de ses mains,petites mais larges et très douces malgrè les sillons sur sa peau et les veines saillantes.Les doigts un peu ronds,les pouces forts et courts,les ongles nacrés.
"Je n'avais pas fait plus attention à lui que ça.Pour moi,c'etait un vieux de 29 ans tu sais?Son frère etait marié à ma soeur.Il a demandé qui j'étais.J'ai su plus tard que je lui avais fait forte impression."
Raconte moi mamie.Combien de fois m'as-tu raconté? "Elle veut savoir la petite,elle me demande beaucoup."
J'ai 5 ans.Je saute sur le lit de ma tante comme une folle,sur le tourne-disque,les albums de mon père.J'aime cette poupée espagnole,en robe Flamenca bleue,avec des franges que je fais glisser inlassablement sous mes doigts.Il y a aussi une petite vierge ramenée de Lourdes,en plastique,qui devient phosphrescente lorsqu'elle est plongée dans le noir.Je m'enferme dans les toilettes sans allumer la lumière,pour voir.Je fais mine de chanter des chants religieux en la berçant dans le couloir.Mes parents boivent le café dans le salon,je pose une couette sur le balcon,je cherche des épingles à linge et des draps pour me faire une cabane.Dans l'armoire,j'emprunte tout un tas de vêtements,je me déguise,je déguise mon frère.Je met une cassette dans le vieux poste et c'est l'heure du "spectacle".
J'ai 8 ans,assise sous la table du salon,les doigts gras sérrés sur un cornet de papier journal rempli de "frites-maison".Jamais plus je n'ai goûté de frites aussi bonnes que celles de ma grand mère."On faisait comme ça là-bas tu vois?".Elle tourne ses doigts sur le papier en riant un peu parce que mon frère et moi sommes heureux."Vous regardez les Mickeys?".Ce sont les dessins-animés dans sa langue à elle.Rien qu'à elle,un mélange de français teinté d'espagnol,un accent pied-noir qui reprend un peu de couleur quand elle "évoque" ou qu'elle fait mine de lever le ton.Je demande des feuilles.Je dessine à plat ventre sur le lit.Je termine les blocs de correspondance,les cartons du bloc y passent aussi.J'allume la radio encastrée sur le dessus de lit,sous l'horloge mécanique.Kate Bush passe souvent.Il n'y a plus qu'elle et moi.
J'ai 10 ans,je veux rester dormir pour ce soir.Mon frère aussi.On se dispute,"c'est mon touuur!".C'est que ce n'est pas bien grand chez la grand mère.Les deux pleurent,les deux resteront,à tour de rôle sur les coussins du canapé posés sur deux chaises faces à face ou dans un matelas de fortune entre le lit et le mur,près d'elle.J'aime bien,c'est moi qui éteint la lumière,l'interrupteur est au dessus de ma tête.Le matin,c'est toujours le petit déjeuner au lit,sur un plateau,un coussin câlé dessous.Je commence à m'interroger d'avantage en regardant les photos dans l'album de famille."Et là,c'est qui?".Ma grand mère fouille dans ses boîtes à gateaux,il va falloir faire le tri.J'aime regarder ces visages,celui de mon grand-père surtout.Je le trouve très beau sur la photo de leur mariage.Je suis fière.Je l'aime et pourtant je ne l'ai jamais connu.
J'ai 13 ans,je passe manger régulièrement le midi depuis que je suis au collège,non loin d'ici.C'est surtout à cette periode que l'histoire de mes aïeux prend une grande place dans mon coeur.Comme toujours dans cette cuisine,j'écoute parler ma grand mère.Je sais presque tout.J'ai besoin de connaître d'avantage mon grand père.A travers ses mots à elle,je suis auprès de lui.Elle l'aimait énormément.
"Papy avait sculpté un cheval à bascule lui-même,assis sur le balcon.Il aimait beaucoup cela,sculpter le bois.Il dessinait aussi,il avait réalisé un portrait de moi,allaitant.Il a appris à lire et à écrire sur les bateaux quand il a voulu devenir Mousse.Un jour,il est allé à Paris.Il avait une fiancée là-bas.Mais dès qu'il a senti qu'entre elle et lui ça pouvait devenir plus serieux,il a refusé de rester.Pourtant elle etait belle et riche.Mais justement,il n'etait pas à l'aise dans ce milieu.C'etait un solitaire épris de voyages,de liberté."
"On s'est mariés et je suis montée dans une belle limousine prêtée par son patron.Le lendemain de nôtre nuit de noce,il devait partir à la frontière marocaine en camion.Il m'avait embrassé en me disant:au revoir mi prenda,ça veut dire mon joyau.Je me suis soudainement retrouvée seule.J'avais 16 ans,j'etais une gamine.Le muezzin a chanté dans la nuit,j'etais effrayée,je n'avais pas l'habitude de ça.J'ai pleuré de terreur."
"Il etait calme,réservé avec beaucoup d'allure.Ma mère en était folle:comme il est poli!Et bel homme!Elle pensait qu'il me conviendrait tout à fait.Mon père a d'abord refusé,j'étais sa petite dernière,la petite qui fait des études de dactylo!Mais Antonio et moi nous sommes revus chez mes parents,une armoire énorme nous séparant,lui sur une chaise d'un côté,contre le mur,moi de l'autre.Finalement,mon père a donné ma main en prévenant fermement ton grand père de ne jamais me faire le moindre mal sous peine de subir gravement ses foudres."
"Un jour,il m'a fait une crise de jalousie parce que j'avais gardé la photo d'un acteur de mon temps.Mais il m'emmenait parfois au cinéma.Il adorait Charlie Chaplin.Il paraît qu'une fois,il a tellement ri en voyant les Temps modernes,la scène où Charlot chante dans le café tu sais?Il écarte les bras d'un coup et il perd les manchettes où etaient écrites les paroles de sa chanson.Et bien papy a ri si fort qu'on lui a demandé de sortir de la salle,il derangeait les spectateurs.C'etait d'habitude quelqu'un de posé,on aurait pas crû comme ça,ma fille,qu'il ait pu faire ça."
"Plus jeune,ton grand père a vu des enfants des rues collés à la vitrine d'une boulangerie.Il est rentré leur acheter des bonbons et il leur a donné.Il etait très généreux,ça lui avait fait trop de peine."
"Il a été renvoyé de son travail de chauffeur poid-lourds parce qu'il épousait les idées du communisme d'avant,on a su qu'il avait mené une grève.Il chantait l'internationale pendant un défilé.Je m'étais fâchée après lui,c'etait trop dur,les petits pleuraient.Je suis allée le chercher pendant la manifestation.On avait faim,il etait boycotté partout,il ne trouvait plus de travail.C'est là qu'il est devenu docker un temps."
Ma grand mère.Ma grand mère qui se souvenait des oliviers et des champs de son village natal,Arzew,l'Algérie.Le "chou" en tissu qu'on lui avait accroché dans les cheveux sur la seule photo qu'elle possedait d'elle petite,à trois ans.Elle riait de son visage rond comme un ballon,des vêtements faits-main,des chaussons confectionnés au crochet.Une poupée rapportée par son grand frère de France,une vraie,en carton-pâte et porcelaine.Les valses de son père, tournoyant à une vitesse folle sur une table ronde,ce père qui aimait aussi danser avec elle.Un marin,un excellent nageur qui gagnait les concours de natation organisés en bord de mer.Le boulevard au dessus duquel Antonio,elle et leurs six enfants vécurent,ses palmiers,les passants le soir.Les châleurs insoutenables qui avaient obligé sa soeur à verser de l'eau sur le carrelage de la cuisine.Elles avaient bavardé assises là,les fesses dans l'eau.Les voisines qui s'appelaient du balcon à pleine voix,les enfants qui couraient dans les escaliers,les portes des appartements ouvertes.Toujours cette grande soeur qui se "peignait" les yeux avec un bouchon brûlé et qui en guise de rouge à lèvre,impregnait ses doigts de l'encre rouge d'un papier de Chicorée Leroux en le frottant avec un peu d'huile.Des souvenirs si "communs" mais si chers à ses yeux.
Le soleil.La mer.Antonio.Ses enfants.Sa famille.
La guerre,les "évènements" comme elle disait.La peur.Les deuils,celui d'Antonio peu de temps avant le départ,la clé de son appartement dans la pôche,pour le retour,"quand les choses se seront calmées".
La France.Le froid.Les pleurs.L'inconnu.La solitude.
L'année dernière,elle est enfin partie,très vieille,très belle.Dans un dernier sacrifice,les restes de mon grand père sont aussi arrachés à ce sol rouge d'Algérie.Parce qu'il le fallait,parce qu'il n'allait plus rien rester sinon,les bulldozers menacent le vieux cimetière.
Ils sont encore séparés elle et lui,à 800 kilomètres l'un de l'autre,sous une terre qui n'est pas la leur. J'aimerai croire qu'ils se sont retrouvés ailleurs,j'attend un signe comme pour exorciser cette peur:la mort.Mais sans doûte aucun,ils sont en moi,dans le regard de mes enfants et de tous ceux de ma famille.
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